Il y aura désormais un après 17 novembre 2018

Je ne reviendrais pas exhaustivement ici sur ce qui a conduit à l’émergence d’une nouvelle expression politique incarnée par les gilets jaunes ; chroniqueurs, médias, sociologues, politiques, syndicalistes, … et gilets jaunes eux-mêmes se succèdent sur les plateaux de télé pour apporter des explications, pour remonter quarante ans en arrière, pour formaliser quelques revendications, mais avec toujours des points de suspension quant à une issue à plus ou moins long terme.

A ce stade, en effet, la question qui se pose à tou-te-s est de savoir comment notre société sortira de cette impasse sociale. Mais il y a déjà un contexte de violence qui ne se prête pas du tout à un travail de fond ; sauf à penser qu’une étape révolutionnaire est nécessaire. La théâtralisation d’une décapitation de notre monarque républicain fin décembre à Angoulème le sous-entendait certainement, et les agressions subies par les députés macroniens en témoignent …

Tags sur la façade du député de la 5ème circonscription de l'Hérault

D’un autre côté, le pouvoir politique n’est pas en reste de violences, ni de leurs tentatives de soustraction aux yeux des citoyens. Les soupçons de sédition portés contre le député insoumis François Ruffin ne sont-ils pas excessifs ? Mais entre une guillotine d’un côté et une sédition de l’autre, le cadre est posé ; tout dialogue constructif semble impossible. Et donc la première exigence est de trouver un nouveau cadre qui permette de passer à l’étape suivante, la reconstruction d’un nouveau contrat social. Car « la fin est dans les moyens comme l’arbre est dans la semence » – Gandhi.

Et quelle est cette fin [sociale] ? Je souligne le caractère social du second acte de la vague Gilets Jaunes, car c’est un véritable verrou. Comment, depuis quand et pourquoi acceptons-nous que des grands patrons soient payées plusieurs millions d’euros par an ? Quand de jeunes couples, des mères isolées ou des retraités sont à moins de mille euros par mois !!! Oui, notre modèle démocratique, social et économique productiviste ne fonctionne plus. Il est épuisé, incapable de continuer à produire la croissance économique qui constitue son essence et d’empêcher la croissance … des inégalités sociales comme du CO2, deux des causes historiques de l’effondrement des sociétés.

La stratégie politique de l’élite est, depuis plusieurs décennies, de tout changer dans le discours à chaque élection, pour que rien ne change dans le réel. Voter Mitterrand (après 1983), Chirac, Sarkozy, Hollande ou Macron, c’est voter pour la même politique libérale, destructrice de ce qui fait la société humaine et de toutes les autres formes de vie. C’est ce qui explique la colère, l’abstentionnisme et les votes extrêmes d’une majorité de français qui ont compris la corruption généralisée du système.

Logiquement, ce sont les gagnants de la mondialisation qui sont au pouvoir (politiciens, lobbies économiques, médias, grands patrons d’industrie, …) ; or, c’est à eux, ceux qui ont le plus à perdre d’un changement de modèle, à qui l’on demande d’en inventer un nouveau. Qui peut imaginer qu’ils travaillent à leur perte ? Court-termistes, ils vont chercher à durer le plus longtemps possible, sans se préoccuper des conséquences. Quand la situation deviendra intenable, ils installeront sans état d’âme le totalitarisme. Ils s’imaginent que leur argent les protègent et qu’ils seront épargnés par les deux étapes qui suivront le totalitarisme : l’effondrement de la civilisation et la réduction drastique de la population humaine.

Actuellement, leur difficulté est que, quoique gagnants de la mondialisation, ils sont devenus minoritaires dans la population ; la classe moyenne se désolidarisant d’un modèle qui la paupérise. Pour tenir, bien que mettant en place des politiques économiques de droite dure, ils se positionnent artificiellement en position centrale sur l’échiquier politique, et font en sorte de diviser leurs opposants de part et d’autre du fameux « cercle de la raison » théorisé par Alain Minc ; l’objectif électoral étant de se retrouver au 2ème tour face aux extrêmes.  Aussi, quand les perdants de la mondialisation s’organisent pour peser collectivement, comme actuellement avec les gilets jaunes, la stratégie des élites est de gagner du temps pour que le mouvement s’essouffle, de le diaboliser avec l’aide des médias dominants et de tenter de les acheter (100 € de prime d’activité, heures supplémentaires défiscalisées et désocialisées, exonération de hausse de CSG à un peu plus de retraités, …), sans rien lâcher sur les fondamentaux d’un modèle économique néo-libéral productiviste et du fonctionnement oligarchique.

Si l’on regarde notre situation avec le regard d’un biologiste, l’espèce humaine est une espèce invasive en train de détruire toutes les autres formes de vie avant de s’autodétruire ; nous sommes sur la trajectoire des +5° C à la fin du siècle. Les crises climatique, énergétique, sanitaire, sociale, économique, financière, démocratique, de sens… convergent et font système. Notre seule porte de sortie par le haut serait de changer notre modèle économique et social dans les 10 ans. Edgar Morin évoque « le probable et le possible », le probable est le scénario ci-dessus ; le possible reste à inventer, et il pourrait s’appuyer sur trois transformations (un terme neutre qui oscille entre la « transition » des écologistes  et la « révolution » des communistes) :
– une transformation écologique reposant sur la sobriété, la décroissance, l’immobilité, la coopération, l’autonomie alimentaire et énergétique, la convivialité, la résilience, la relocalisation, la réinvention d’un nouveau modèle économique écologique se fondant sur les initiatives locales, la reconnexion avec la nature, etc ;
– une transformation sociale reposant sur le partage, la solidarité, l’équité, la fraternité, la bienveillance, l’ouverture à l’autre, … et dont les vingt dernières années semblent obstinément vouloir détricoter plus d’un siècle de progrès sociaux ;
– une transformation démocratique reposant sur la prise de conscience que le pouvoir rend fou et corrompt, qu’il faut le partager et donc valoriser la non violence, la relocalisation, l’horizontalité, l’expression directe, la participation, le tirage au sort, le collectif, la co-construction d’un nouvel imaginaire, etc.

Mais la transformation démocratique doit précéder les deux autres, car il n’y aura ni sauveur bienveillant, ni lois miracles qui viendront du ciel résoudre nos problèmes écologiques et sociaux à notre place. Il doit y avoir une majorité de citoyens qui se mobilisent collectivement leurs intelligences pour porter un diagnostic sur ce qui se joue actuellement et pour co-construire les réponses. Et c’est là un réel espoir pour 2019 !

Pour nous les écologistes, l’objectif [par exemple des européennes] n’est pas d’avoir raison tous seuls ; il est de porter un projet de transformation écologique. D’autres porteront un projet de transformation sociale. Et il faut par exemple qu’au soir du 26 mai ces deux projets soient majoritaires dans le pays ; car même si l’élection européenne est très loin de correspondre au vecteur de transformation démocratique attendu par des millions de français, elle doit être considérée comme l’une de ses composantes. Toutes les formes d’expression démocratique doivent être exploitées pour promouvoir des idées et pour voir s’affronter des orientations politiques stratégiques. Il est urgent de convaincre le plus grand nombre qu’il est encore temps de faire bifurquer la trajectoire qui nous mène à l’effondrement, mais que la dernière fenêtre d’opportunité pour agir est en train de se refermer. C’est là où les gilets jaunes et leur attente de démocratie réelle est tout à fait intéressante.

P.S. : Remerciements à un copain écolo de Libourne (Pascal Bourgois) pour ses réflexions qui ici m’ont inspiré 😉

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